Un (futur) phénomène de société ?
Apple, la firme à la pomme nous a tellement habitués à bouleverser les usages en matière de technologies de la communication et de l’information qu’il nous paraît évident que l’iPad est, en soi, un phénomène. Pourquoi ?
Justement parce que personne n’a vraiment une vision de l’avenir qui l’attend. Alors, quel rôle va-t-il jouer ? Quel sera son usage ?
Vous dites qu’il sera « un super i-phone » ? Non, car l’iPad ne tient même pas dans la poche.
Un « e-book » sur papier glacé ? Bof, car son autonomie, en fonctionnement, est d’à peine neuf heures…
Un ordinateur ultra-portable ? On a déjà un peu de mal sans souris, alors sans clavier…
Sinon quoi ?
Sans doute l’iPad n’est-il pas un produit destiné à s’adapter au consommateur actuel. Les innovations souvent décalées voire en rupture de la firme de Cupertino nous ont démontré de longue date sa capacité à induire de nouveaux comportements de consommation, nous allons probablement assister à la naissance d’un nouveau type.
Un peu d’histoire.
1984, Apple invente le Macintosh. Que n’avons-nous entendu, à la fin des années 80, sur le thème « nous autres, informaticiens, nous n’utiliserons jamais ce machin, qui n’est qu’un jouet purement ludique. Nous avons notre cher MS-DOS, et ça, au moins c’est sérieux » C’est pourtant la technologie Macintosh qui s’est imposée, sur la base de la fameuse et fondatrice souris et du travail organisé en fenêtres sur un bureau. Windows, développé à la hâte, n’est sorti que dix-huit mois plus tard et il s’en est d’ailleurs suivi un procès en contrefaçon…
En 1993, Apple sort « Newton »… Là , c’est un flop. Trop tôt, trop cher, trop tout, pour une firme financièrement pas au mieux de sa forme. Mais le concept était pertinent puisque, dès 1996, Palm ramasse la mise avec un appareil qui n’était, en fait qu’un Newton toiletté et modernisé de quelques années…
1998 : Apple, au bord du dépôt de bilan, invente l’i-Mac, retour aux sources ludiques du Macintosh initial. Là encore, sarcasmes des techniciens, vous savez, « ceux qui savent » : « Alors, comme ça, un ordinateur serait mieux que les autres, juste parce qu’il est joli et coloré ? Ridicule ! Nos tours grises ou beiges avec toute la câblerie autour, ça au moins, c’est du sérieux… » . Et pourtant c’est encore le concept Apple qui s’impose : un ordinateur facile, « plug and play », sans « usine à gaz tout autour ». La seule option pour le client est la couleur de la coque.
2001, l’iPod déboule ! « De quoi, de quoi ? Mais comment un fabricant d’informatique peut-il espérer prendre des parts de marché, sur leur terrain, à Sony, Panasonic et autres géants du secteur des produits bruns ? » disent les spécialistes les plus éminents. En France, on a même créé une administration anti-Apple, l’ARMT, uniquement pour vérifier que les produits proposée concomitamment par l’i-Tunes Music Store étaient interopérables et donc utilisables sur des appareils autres que les iPods. Apple, sûr de la qualité de son positionnement, a carrément supprimé alors les verrous de protection contre la copie illégale, le fameux « DRM », en sorte qu’il n’y avait plus le moindre problème d’interopérabilité. L’ARMT s’est trouvée désœuvrée , mais on ne l’a pas dissoute pour autant ! Et c’est toujours le concept à la pomme qui s’impose, avec sa logistique plébiscitée par les utilisateurs.
Plus près de nous, en 2007, voici l’iPhone. Devant le Board of Directors de la très imposante Motorola, actrice majeure du marché des téléphones mobiles, le CEO (débarqué depuis) déclarait encore début 2007 que la téléphonie était un métier de spécialistes, et qu’Apple n’y connaissait rien. Chacun savait en effet qu’un téléphone et un PDA étaient deux types d’appareils biens différents et qu’ainsi l’i-Phone ne représentait pas un danger pour la compagnie. Oui, mais, résultat : un an plus tard, Motorola décidait un down-sizing drastique de sa division téléphonie mobile en perdition, et tous ses concurrents sortaient leurs « i-phone killers » qui, même eux, n’ont pu prendre que des parts de marché marginales.
Alors, demain, l’iPad ?
Sur l’iPad, tout ce que nous pourrions dire, nous, les spécialistes, risque d’être aussi inepte que la glose des spécialistes de l’époque sur le Macintosh, l’i-Mac, l’i-Pod ou l’i-Phone. Tout ce que nous pouvons entrevoir, à la lumière de l’Histoire, c’est que l’avenir de cet iPad sera « tout, sauf ce que nous sommes capables d’en imaginer ».
Selon nos meilleurs spécialistes actuels, l’iPad n’est pas un bon téléphone, il n’est pas un bon ordinateur, il n’est pas un bon PDA, il n’est pas un bon e-book. Et pourtant, si les leçons de l’Histoire gardent un sens, nous pouvons faire confiance à Apple et « intuiter » que « l’iPad est sûrement un bon… iPad ». Certes, il reste à définir ce qu’est un « iPad », mais cela, c’est le consommateur qui le fera. Probablement pas les spécialistes « de la technologie précédente ».
Au fait, comment évoluera la consommation d’information de masse ? Est-elle, pour la télévision et la vidéo, en train de rejoindre celle de la radio en devenant nomade ? Et celle, séculaire, de la presse écrite évoluera-t-elle – ou, mieux, saura-t-elle évoluer – d’un « print » nomade vers un véritable « web nomade » ?
Comme pour toutes les autres innovations de la firme à la pomme, les spécialistes n’analyseront-ils pas a posteriori les raisons du succès de l’iPad pour déclarer qu’il était « bien évidemment une innovation majeure dans l’histoire des technologies de l’information et de la communication » ? Ou bien ont-ils compris qu’aujourd’hui encore, cette histoire bégaie et balbutie ?
